La gestion par les normes – Revue Nature et Progrès

La gestion par les normes au service de l’industrialisation de l’agriculture 

NATURE&PROGRÈS | février – mars 2018 | N°116

 

 

Appauvrissement des sols, hécatombe des races rustiques, contamination généralisée par les pesticides, dissémination des OGM, éradication des paysans, l’agriculteur devenu simple intendant d’exploitations robotisées et connectées, un marché mondialisé qui impose des prix toujours plus dérisoires, etc. Les « crises sanitaires » mises en scène par l’État et les médias, à l’image de la grippe aviaire ou du lait maternisé de Lactalis contaminé aux salmonelles, viennent alourdir le tableau au point de faire de l’anxiété alimentaire le moteur principal de l’évolution de l’agriculture.

Les politiques agricoles s’affichent désormais essentiellement comme des politiques de « sécurité sanitaire ou environnementale ». Alors que l’industrialisation, et ses effets, échappent à tout contrôle, la gestion par les normes veut nous faire croire à une parfaite maîtrise de la situation par les pouvoirs publics.

Pourtant, depuis vingt-cinq ans que se multiplient ces mesures, le résultat est sans appel. Les programmes de maîtrise des pollutions d’origine agricole ont permis d’éliminer la plupart des petits élevages, concentrant toujours plus la production entre quelques élevages qui se sont partagés le magot des subventions aux mises aux normes. Dans la suite de l’opposition aux OGM, la traçabilité s’est imposée partout comme garante (illusoire) de « qualité » jusqu’à imposer la robotisation des élevages via l’identification des animaux par des puces électroniques. Le plan «écophyto », lancé en 2008 et censé réduire drastiquement l’usage des pesticides dans les champs, a réussi la gageure d’en augmenter la consommation, 10 ans plus tard, de près de 15 000 tonnes/an. L’hygiène industrielle s’imposant à tous, les laboratoires de transformation à la ferme achèvent de condamner des pratiques traditionnelles qui donnaient encore du goût aux aliments autant qu’à les fabriquer. Les normes de « bien-être animal », revues tous les cinq ans, sont devenues le moteur principal de l’innovation technologique au point d’éliminer les exploitations les plus modestes qui n’ont pas les moyens de suivre cette course folle au surendettement. L’enfer se présente plus que jamais pavé de bonnes intentions… (1)

Une telle réussite dans l’accélération de l’industrialisation n’aurait pas été atteinte si la normalisation ne faisait pas l’objet d’une demande sociale issue d’un écologisme ambiant persuadé de contribuer à l’avènement du meilleur des mondes. L’aveuglement est souvent le fruit d’un refus de regarder notre propre histoire, et notamment celle de l’industrie. Xavier Noulhianne, dans son livre « Le ménage des champs » (2) explique notamment comment les « normes de qualité » sont d’abord des outils industriels qui ont permisl’expansion du commerce international et en rien un grain de sable dans les rouages du capitalisme. Si on veut bien se détacher de la doxa anti-libérale, qui veut voir dans tous les accords de « libre-échange » une volonté systématique de « déréguler » le marché mondial, on comprend mieux de quoi nous sommes l’objet. Depuis 1994 et la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), ces accords ont certes fait disparaître tous les anciens outils de régulation de marché, et notamment les barrières douanières qui évitaient à chaque pays d’être soumis à la concurrence des empires économiques les moins-disants en matière de prix. Mais l’OMC n’y a pas laissé un vide pour laisser s’exprimer en toute liberté le jeu de la concurrence. La régulation du marché mondial, notamment en agriculture, est désormais confiée aux seules normes sanitaires et environnementales. Surfant sur une demande sociale qui exige de « sauver la planète », pour asseoir leur légitimité, ces normes sont devenues l’arme de guerre commerciale unique. Les parts de marché se gagnent aujourd’hui autant par une course à l’investissement imposée et subventionnée que par une négociation permanente des « barrières douanières non-tarifaires ». Derrière ce jargon technocratique, il s’agit de protéger les marchés intérieurs ou de conquérir des marchés extérieurs à coup de normes.

Le rôle des normes est parfaitement explicité par le récent scandale de la triche aux normes anti-pollution dans le secteur automobile, dit « dieselgate ». Première firme épinglée pour fraude organisée, l’entreprise Volkswagen a vu en 2017 son chiffre d’affaires croître comme jamais pour consolider son statut de leader mondial des constructeurs. Les mises aux normes constituent autant un potentiel d’accroissement des parts de marché qu’un miroir aux alouettes d’une prétendue protection du consommateur et de la planète.

La mort de Jérôme Laronze, éleveur en Saône et Loire, assassiné par des gendarmes le 20 mai 2017 (3), est venue rappeler à beaucoup que l’administration ne brillait pas seulement par l’absurdité de ses réglementations. Le droit de vie et de mort qu’elle s’est octroyée sur la vie des animaux, au nom de la « sécurité sanitaire », s’applique également aux producteurs.

Il est plus que temps de se défaire des illusions d’une administration au service de l’intérêt général. À la suite de ce meurtre d’État, un collectif d’agriculteurs et d’agricultrices contre les normes a vu le jour. Réunissant plus d’une centaine de personnes lors d’une première rencontre à l’automne 2017, des groupes locaux se constituent depuis, un peu partout en France.Dans le sillage du combat mené par des collectifs contre le puçage électronique des petits ruminants, nous entendons perturber le train-train quotidien du contrôle administratif. Le rapport de force prend pour l’heure la forme de présence collective sur les fermes lors des contrôles. Nous réfléchissons aujourd’hui aux moyens de neutraliser les sanctions qui ne manquent pas de tomber pour non-conformité. Nous avons plus que jamais besoin de partager cette lutte avec ceux qui mangent nos productions. Les solidarités ne peuvent plus se satisfaire de répondre aux sirènes des labels, bio et autres, censés incarner des démarches vertueuses. À l’heure où l’administration subventionne l’investissement dans des robots désherbeurs-ramasseurs, la bio, qui croyait s’être protégée via des normes certifiées par l’État, s’en trouve toujours plus offerte aux appétits des industriels.

Seule l’industrie a besoin de normes, pour peaufiner son mensonge ! Défendre nos fermes, nos pratiques et nos savoir-faire impliquent tout autre chose. Confiance et solidarité doivent se construire au ras de nos réalités, dans une lutte que nous entendons poursuivre contre l’administration de nos vies et l’industrialisation de nos conditions d’existence. Transformer l’angoisse des dépossédés en révolte des exploités

*Yannick Ogor

Maraîcher et éleveur en Morbihan, Auteur du livre « Le paysan impossible. Récit de luttes », aux éditions du bout de la ville, 2017.


Notes :

1- Le brouillage idéologique est tel aujourd’hui que les seuls à s’offusquer de la prolifération des normes sont ceux-là mêmes qui, derrière la barrière FNSEA, bénéficient de ces politiques.

2- « Le ménage des champs. Chronique d’un éleveur au XXIe siècle. », aux éditions du bout de la ville, 2016.

3- La mort de Jérome Laronze : c’est à la suite d’une série de contrôles sur sa ferme de la part de la Direction Départementale de la Protection des Populations (DDPP), dont l’un, en 2016, avait conduit à la mort de cinq de ses vaches, que Jérôme Laronze avait entamé un combat salutaire contre l’emprise administrative sur les paysans. Il le signifiait en ces termes, quelques jours avant de mourir : « L’hyper administration n’apporte rien aux agriculteurs, sinon de l’humiliation et des brimades. Cela ne rapporte qu’aux marchands et aux intermédiaires. Mon cas est anecdotique, mais il illustre l’ultra-réglementation qui conduit à une destruction des paysans. »


le fichier PDF de l’article 33-34

Ce contenu a été publié dans Non classé, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.