Communiqué concernant les occupations des DDCSPP (Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations) le vendredi 18 mai 2018

Ce vendredi 18 mai était une journée d’action nationale des collectifs contre l es normes administratives et industrielles, car il y a un an, le 20 mai 2017, Jérôme Laronze, un éleveur de Saône-et-Loire était abattu par les gendarmes après avoir fait l’objet d’un acharnement administratif et après avoir engagé une lutte lucide et ferme contre les administrations agricoles.

Nous sommes venus raconter aux personnels de ces administrations quelles conséquences désastreuses ont leurs réglementations, leurs mises en demeure, leurs contrôles dans les campagnes, au cas où les personnels seraient tenus ignorants par leur direction de la réalité des dégâts qu’ils occasionnent et des effets d’industrialisation qu’ils génèrent, contrairement aux objectifs annoncés de ces normes sanitaires et environnementales, dans l’hypothèse où les personnels se préoccuperaient du résultat de leur travail plutôt que de faire appliquer sans réfléchir des réglementations mortifères, ce que voudrait obtenir d’eux leur hiérarchie. La violence institutionnelle que l’Etat exerce sur nous à travers eux ne peut plus se cacher derrière des écrans d’ordinateurs ou des courriers postés loin depuis les villes préfectures.

Nous sommes venus le leur signifier dans leurs bureaux.

Ils viennent dans nos fermes, ateliers nous intimider, nous spolier, nous déposséder de nos mode de vies agricoles et artisanaux ainsi que de nos savoirs faire. Ils profitent de l’isolement qu’ils ont organisé dans toute vie économique ainsi que de la culpabilité que les puissants ont toujours inculqué au milieu rural. Nous viendrons donc désormais, par réciprocité, systématiquement et collectivement porter notre opposition dans leurs bureaux feutrés.

Nous avons occupé les locaux des DDCSPP dans 6 villes en France : Foix [1], Rennes, Gap[2], Clermont-Ferrand, Mâcon et devant celle de Grenoble ainsi que des actions d’affichage à la DDCSPP  de Valence. Ces directions départementales sont des lieux emblématiques de l’administration agricole, elles sont à l’origine des contrôles dans les fermes et sur les marchés, entre autres.

Au-delà de la dénonciation d’un énième meurtre policier insupportable, ces rassemblements ont pour but de dénoncer la supercherie de la protection annoncée que permettraient les normes et de pointer leur véritable effet : la poursuite d’une éradication planifiée des pratiques et des gens de métier possédant des savoir-faire individuels et collectifs issus d’expériences et de transmissions communautaires, en cohérence avec leur environnement humain et naturel et permettant une autonomie de vie, supplantée par des protocoles, normes administratives et industrielles, créant volontairement une dépendance à l’Industrie et à l’Etat. Protocoles et normes qui sont à l’origine de la quasi-totalité des désastres sanitaires, écologiques et ruraux actuels : manipulation et appauvrissement ou destruction de la diversité végétale et de la faune, concentration animale et destruction des relations humains/animaux, vulnérabilité des milieux stérilisés et des organisme vivants humains, animaux, végétaux sans immunité, destruction de l’humus vital des sols, pollutions, dégradation sanitaire des aliments, standardisation des gouts et textures, uniformisation génétique, robotisation, exploitation humaine dans l’agroalimentaire entre autre, souffrances et humiliations dans les fermes et les ateliers artisanaux, tromperie et empoisonnement des consommateur-trices ….

La multiplication de ces normes conduit à un renforcement inégalé des contrôles, jusqu’à l’absurde, au harcèlement, à l’internement psychiatrique, menant à des pénalités, à des saisies d’animaux ou de fermes et à d’innombrables drames humains pour toutes celles et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent passe mettre aux normes, c’est-à-dire s’industrialiser, qu’ils soient « petits » ou plus « gros ».

Cela aboutit à des arrêts d’activité et du dégout, le plus fréquemment mais aussi à des suicides de plus en plus souvent ( 3 fois plus que dans les autres catégories socio-pro), en tous les cas cela vide les campagnes et repousse les plus jeunes de l’activité agricole et/ou vivrière. Ces normes et leurs contrôles afférents organisent sciemment une sélection sociale immonde de ceux et celles en activité qui ont du capital social ou financier.

Contrairement au syndicalisme agricole qui, selon les uns ou les autres, s’y résigne, l’encourage ou le cogère, en ne dénonçant pas les vrais ennemis, nous refusons la logique commune étatique et industrielle, coordonnée grâce aux normes, de concentration des productions agricoles et artisanales dans les mains de quelques requins agrimanagers et/ou industriels ou bien financiers, tous profiteurs et cyniques, par l’élimination du plus grand nombre. Cette situation n’est pas propre au monde agricole et à la « consommation » alimentaire et touche désormais chaque domaine de la vie (bâtiment, santé, transport…) comme le montre l’arrivée de nouvelles personnes, travaillant dans ces secteurs, dans nos groupes locaux soulagés de trouver un endroit pour organiser le refus de l’emprise normative.

Désormais nous voyons bien et les chiffres le montrent que les normes ne protègent que la santé des industriels, ceux et celles qui affirment le contraire sont des illusionnistes à qui profitent le crime.

En occupant, nous affirmons avoir décidé d’arrêter de subir ces humiliations, cette dépossession, cette élimination programmée de la vie agricole, artisanale et rurale sans réagir, sans s’organiser, se regrouper entre autre avec des agriculteur-trices, des artisan-es, des consommateur-trices comme cela est le cas avec les 350 personnes qui ont occupé hier vendredi les DDCSPP . Nous ne serons plus jamais seul-es face à l’administration et aux industriels, autant dans le soutien matériel et humain aux fermes, ateliers en difficulté et/ou en lutte que nous allons organiser, que pendant les réceptions collectives des contrôleurs que nous organisons déjà dans les fermes et ateliers que par nos occupations de bureaux des administrations agricoles et artisanales ainsi que des organismes de contrôle et de gestion du milieu rural (MSA, Crédit agricole, EDE (Etablissement de l’Elevage), chambre d’agriculture et du bâtiment…).

Jérôme Laronze s’est retrouvé seul dans son combat vital et face au harcèlement administratif, cela n’arrivera plus.

Nous nous battons pour une vie rurale non industrielle. Nous connaissons désormais les ennemis, les gestionnaires et cogestionnaires administratifs, industriels ou politiques de la vie rurale et leurs armes normatives : ils parlent à notre place, nous terrorisent, nous dépossèdent, nous éliminent, nous humilient depuis des générations : nous allons nous organiser pour tenter de retourner cette honte vers ceux qui veulent nous la faire subir.

Collectif d’agriculteurs et d’agricultrices contre les normes administratives et industrielles

vendredi 18 mai 2018                                 hors.norme@riseup.net

 

[1} Ariege – article la dépêche

[2] Gap -Article

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Appel pour retrouver un sens politique à la lutte qui se mène aujourd’hui sur la ZAD

Ce texte est le fruit d’une longue réflexion à plusieurs qui nous avait conduits à publier une première analyse (« À Notre-Dame-des-Landes, comme ailleurs, seul un territoire en lutte peut s’opposer à la normalisation industrielle agricole ») quelques jours avant le rendez- vous du 10 février 2018 sur la ZAD, à la suite de la décision gouvernementale d’abandonner le projet d’aéroport. Le processus de négociation que nous critiquions alors enferme désormais le devenir de la ZAD. Ce nouvel appel ne se veut pas une réaction à une actualité derrière laquelle nous serions éternellement à la traîne. Il est publié quelques heures avant l’annonce gouvernementale qui doit fixer le nom des personnes qui auront le droit de mener un projet agricole sur la ZAD.

 Nous, agriculteurs, agricultrices et habitants des campagnes, engagés dans un conflit contre la normalisation industrielle des campagnes largement organisée par les administrations agricoles, avons eu l’occasion de prendre part à maintes reprises à la lutte qui se mène à Notre-Dame-des- Landes depuis des années. Comme des milliers de personnes, nous n’y avons pas seulement reconnu une lutte contre un aéroport, mais tout autant un territoire et des habitants qui ont su, pendant 10 ans, se libérer d’une emprise administrative qui industrialise les campagnes à marche forcée. Derrière les multiples cabanes, les fromages, la viande, les animaux, les semences, les légumes, les céréales, le non-marché, etc. nous y avons reconnu une autonomie et une liberté reconquise en tenant à distance les administrations, leurs normes et leurs contrôleurs.

Là où chacun dans nos campagnes nous tentons de manière chaque fois trop isolée de ne pas mettre de puces électroniques aux oreilles de nos animaux, d’abattre nos animaux à la ferme, de fabriquer nos fromages hors des normes d’hygiène qui les aseptisent, de contourner les normes de sécurité sanitaire qui interdisent les pratiques paysannes, voire éliminent en masse les troupeaux, de ne pas répondre aux injonctions de traçabilité qui ne servent que d’argument publicitaire pour écouler la merde industrielle, de construire nos hangars et nos maisons à l’encontre des Plans Locaux d’Urbanisme qui font des zones agricoles des zones industrielles comme les autres, la ZAD a longtemps montré que le rapport de force avec l’État est le seul moyen de libérer nos pratiques et nos imaginaires.

Où est la division ?

Depuis l’abandon de l’aéroport, l’opération militaire et le processus de négociation orchestré par la préfecture ont fracturé la ZAD et fait perdre de vue à beaucoup le sens politique du conflit en cours. Cette fracture imposée par l’État est aujourd’hui reprise à leur compte par une grande partie des personnes toujours impliquées dans le conflit. Quiconque met les pieds sur la ZAD peut aujourd’hui prendre la mesure de la réussite provisoire de la manœuvre étatique de division. Grossièrement, une ligne de partage séparerait une zone dévastée (à l’Est) d’une zone d’avenir potentiel (à l’Ouest). Et il faudrait surmonter cette séparation pour laisser la place à la normalisation négociée de la ZAD. Mais cette spatialisation révèle une tension politique dont il nous faut définir les acteurs et les pratiques.

Dans le même temps, alors que les « expulsés » tentent toujours de reconquérir leur territoire ravagé, nombre de citoyens opposants à l’aéroport accentuent l’opération de division en opposant les habitants « jusqu’auboutistes », « radicaux » ou « mauvais » et les « raisonnables »,

« légalistes », ou « bons », tentant par là de marginaliser et décrédibiliser les premiers en militant pour un retour à la normale, c’est-à-dire à l’État de droit, niant du même coup toute la portée politique de l’affront à ce même État de droit que constitue la ZAD depuis 10 ans.

Au sein même des habitants de la ZAD, cette division a trouvé son vocabulaire. Il y a désormais les

« anti-autoritaires » et les « autoritaires », décliné sous la forme « inorganisés » et «organisés », ou encore  les  « pauvres  en  capital  social »  et  les  « riches  en  capital  social »,  entre  « faibles » et « puissants », ou, plus ostracisant, entre « chieurs-punk-à-chien-relous-anarchistes-primitivistes- schlags-bouffons » et « stratèges-pragmatiques-intellos».

Ces divisions, désormais inscrites comme événement médiatique, fabriquent des figures spectaculaires forcément réductrices qui ont surtout le mérite d’occulter le sens politique de ce qui se joue actuellement sur la ZAD.

Que des conflits internes aient préexisté à ces divisions médiatiques, et qu’ils puissent éclairer la partition actuelle, est une donnée dont nous n’allons faire ici l’histoire [1], tout simplement parce que nous n’y avons pas pris part et que la situation présente est suffisamment éclairante en elle-même pour prendre parti dans cette division. Regarder simplement les faits et leurs résultats suffit amplement à les juger. Il y a en effet deux camps aujourd’hui, à savoir ceux qui font le jeu de l’État et ceux qui tentent de s’en défaire.

Mais pour juger des faits, il faut déjouer le spectacle qui les entoure, les effets d’affichage dont ils font l’objet et les mensonges qui s’y cachent. Mensonges dissimulés maladroitement derrière les mots « composition », « unité », « force de la diversité » qui sont devenus les slogans publicitaires d’un « âge adulte de la contestation enfin advenu ». Mensonges entièrement discernables dans le fameux texte des « 6 points » que certaines « composantes » de la lutte présentent comme l’incarnation du consensus obtenu après un long apprentissage des compromis et qui donnerait la possibilité à tous d’y trouver leur compte dans une campagne débarrassée d’un aéroport.

Depuis déjà quelques années la création d’une entité juridique revendiquant l’appropriation légitime des terres est devenue la pierre angulaire de la stratégie officielle du mouvement. Une bonne partie du mouvement s’est ainsi réconfortée sur le fait que l’après abandon de l’aéroport était anticipé et que cette solution permettrait à tous les habitants de rester vivre sur la ZAD. Le mensonge est précisément là. Et il éclate malheureusement à la figure de ceux qui en avaient pris la mesure, c’est- à-dire ceux-là même qui ont vu leur habitat réduit en miettes depuis le 9 avril.

Pas de LarZad

Illusion et mensonge, parce qu’en mobilisant l’imaginaire du Larzac et en proposant de reprendre la formule qui a fonctionné là-bas, il s’agissait précisément de nier la singularité de l’histoire de la ZAD depuis 10 ans.

La réussite de la négociation avec l’État au Larzac a donné les résultats que l’on sait parce que les personnes qui occupaient le camp militaire et souhaitaient y rester étaient tous candidats pour devenir « chef d’exploitation ». Une fois le projet du camp militaire abandonné, les terres du Larzac pouvaient tranquillement être reprises en main par des agriculteurs. Au Larzac il n’y eut aucune velléité d’occuper les terres pour remettre en cause une agriculture entièrement prise dans un processus de normalisation industrielle. Personne n’allait s’offusquer du fait que cet arrangement avec l’État, qui donnait les terres en gestion aux agriculteurs, permettrait à la firme industrielle

« Roquefort société » d’y accroître ses plus-values, enrobées d’une appellation d’origine contrôlée qui donnerait le change à l’exigence de « qualité » qui se faisait jour. L’industrialisation faisait encore l’unanimité dans les campagnes et personne ne voyait encore dans les AOC un enfumage publicitaire qui permettait d’accentuer l’exploitation des sols, des animaux et des humains.

A contrario, à la ZAD la simple appropriation collective des terres ne pouvait pas signifier une quelconque victoire si elle devait advenir. La normalisation industrielle des campagnes n’ayant fait que s’approfondir en 40 ans, c’est tout logiquement que la plupart des gens venus s’installer sur la ZAD l’ont fait en rupture totale avec ces normes industrielles encadrées par une administration agricole toujours plus puissante. Cette vie en sécession avec l’État n’a pu se déployer que parce que le rapport de force permanent sur place a permis, à partir de 2013, de tenir cette administration hors de la zone. Habitats et activités agricoles, notamment, partageaient une parfaite illégalité en même temps qu’ils privilégiaient un rapport poétique et collectif au monde en rupture avec les injonctions productives et individualistes, qui dégoûtent les plus passionnés de se faire agriculteurs.

Cette perspective stratégique, qui tente de se réaliser aujourd’hui, était donc un mensonge, au mieux par omission. La prétendue solution d’appropriation « pour tous » ne pouvait pas en être une. Tout simplement parce qu’une fois que l’État remettrait la main sur la ZAD, même en offrant la gestion des terres à une entité juridique portée par le mouvement, il ne pouvait qu’imposer « l’État de    droit ». Or le niveau d’illégalité de chacun n’a jamais été également partagé. La régularisation que devait exiger l’État ne pouvait pas concerner tout le monde et pas de la même façon.

Celles et ceux des habitants de la ZAD qui ont pris l’initiative de lancer la négociation avec l’État ne pouvaient pas ignorer qu’ils allaient participer activement à une opération de tri entre les régularisables d’un côté et les autres : c’est-à-dire la majorité, les non-régularisables et les régularisables qui ne voudraient pas se régulariser pour ne pas perdre le sens de ce qu’ils vivaient sur la ZAD.

Il était également évident pour ces apprentis-négociateurs (qui pour la plupart n’ont pas eu leur habitat détruit depuis le 9 avril) que les habitats les plus menacés étaient essentiellement situés à l’est de la ZAD, à la fois parce qu’il n’y avait pas d’habitat en pierre (de fait donc régularisable) mais seulement des cabanes qu’aucun PLU n’accepterait de régulariser, et aussi parce que les vies qui s’y déployaient ne pouvaient pas se fondre dans un statut de chef d’exploitation.

Le « on défend tout le monde » a donc toujours été un mensonge crapuleux, une vitrine présentable pour masquer la réalité. Certains, comme Julien Durand, José Bové ou Françoise Verchère, n’ont pas eu de mal à sortir de cette opération mensongère (dans laquelle les manœuvres de « composition » les tenaient jusqu’au 9 avril) en légitimant l’opération de tri entamée par l’État, c’est-à-dire en légitimant l’expulsion de ceux qu’ils appellent les « jusqu’auboutistes ». D’autres, notamment les habitants de la ZAD engagés dans la négociation, ont encore besoin de faire croire à l’unité et à la solidarité de tous vis-à-vis de tout le monde. Cette unité, factice depuis longtemps, a pourtant volé en éclats depuis que quelques dizaines d’habitants ont décidé de remplir des formulaires de régularisation, c’est-à-dire de participer activement au triage orchestré par la préfecture.

Les négociateurs ont pris soin de ce que la plupart des lieux de vie et des parcelles utilisés par le mouvement soient intégrés dans ces formulaires pour faire vivre cette unité factice des habitants.  Le tri était pourtant déjà bien réel, avant même que la préfecture ne fasse le sien. Des dizaines d’habitants n’ont pas voulu jouer ce jeu forcément perdant et nombre de lieux déjà détruits ne font même plus partie des espaces à négocier. Le tri de la préfecture fera le reste pour fignoler la sélection.

En guise de solidarité de tous envers tous, il ne reste plus aux plus ambitieux qu’à tenter de sauver leur peau en se fondant toujours plus dans les attentes de l’État pour avoir une bonne note à l’examen de passage. On n’hésite plus à démontrer qu’on s’est mis au diapason de la normalisation industrielle en « puçant » ses brebis, en annonçant un bâtiment de transformation « aux normes », en affirmant participer d’une « économie sociale et solidaire », etc. Après avoir imposé en interne le nettoyage de la route des chicanes, en janvier, certains exigent désormais l’enlèvement des barricades pour plaire à la préfecture, pourtant ultimes outils de résistance pour les expulsés et expulsables, mais qui gênent le processus de négociation de ceux qui se croient « régularisables ».

Double discours

 La rupture de solidarité engagée par les « régularisables » n’en est que plus ignoble quand elle se double d’un discours qui tente d’expliquer rationnellement pourquoi l’Est a été entièrement détruit et pourquoi l’Ouest reste globalement indemne. On nous explique ainsi que l’État s’en est pris aux « plus faibles », sous entendu « nous, qui avons encore sauvegardé nos lieux de vie sommes dotés d’un capital social et d’une intelligence tactique qui nous rendaient plus difficilement attaquables, il faut donc nous suivre ».

L’opération militaire a pourtant pris soin de montrer que l’État pouvait tout détruire s’il le voulait. Ce que ces négociateurs ne voudront jamais retenir c’est qu’ils ne sont pas les « plus forts » mais simplement les pantins de l’État, qui avait besoin d’eux dans son opération de communication. Macron avait besoin de montrer sa capacité à rétablir l’« ordre républicain ». Mais pour le faire et ne pas donner le sentiment que l’ « ordre républicain » se confond avec un État fasciste, il avait besoin d’idiots utiles, de sauver quelques personnes du carnage, de faire de la ZAD un espace labellisé « transition écologique » par M. Hulot en personne. N’en doutons pas, l’opération sera parfaitement réussie de la part de l’État. Il y aura des couleuvres dures à avaler pour quelques régularisables non-régularisés, mais la solidarité réduite à ce petit groupe devrait tout de même suffire à se satisfaire de cette « petite victoire ».

La richesse en capital social de cette bande de négociateurs leur permet aujourd’hui de mobiliser nombre de soutiens dans la classe « intellectuelle », qui se répandent sur la toile pour défendre leur intelligence tactique. On veut nous convaincre qu’il fallait être pragmatique et qu’il n’y avait rien d’autre à gagner que quelques fermes normalisées « transition écologique ». Et, en effet, ces apprentis-négociateurs redoublent d’efforts depuis des années pour défendre leur intelligence tactique. Depuis des années, on nous rabâche les oreilles sur le fait que la « composition » est une formidable aventure humaine où les désaccords politiques se travaillent, où chacun fait un pas vers l’autre, où l’unité ne se fabrique pas sur la base du moins-disant mais qu’elle est un processus vertueux qui gagne en radicalité.

Derrière ce beau récit, les masques tombent quand l’État s’impose par la force. On découvre alors qu’un des paysans historiques de la ZAD, tout heureux de négocier avec l’État la réappropriation de sa ferme et qu’on imaginait positivement perturbé par la capacité des zadistes à bricoler des vies hors de l’État de droit, affirme froidement en assemblée qu’il n’a jamais été contre l’État, qu’il a toujours assumé que sa ferme avait besoin de l’État pour exister… Et l’on découvre que les seuls à avoir fait un pas vers l’autre dans ce travail de composition ne sont donc que ces zadistes- négociateurs, qui après 10 ans de composition ont troqué leur costume de black bloc pour trouver une place dans les couloirs de la préfecture. Voilà donc l’âge adulte de la contestation enfin advenu.

On veut désormais nous faire croire que la négociation elle-même est une ruse tactique, qu’on va enfumer l’État. On a certes rempli des formulaires, mais tout ça c’est pour fabriquer le « manteau », cette entité collective qui aura légitimité à gérer les terres de la ZAD (une partie au moins), et que, sous le manteau, le « corps » sera protégé, c’est-à-dire qu’on pourra reprendre nos activités illégales au nez et à la barbe d’une administration qui n’y aura vu que du feu… Preuve de notre intelligence tactique, mais aussi sa contre-partie, c’est qu’il ne faut pas parler de ces activités illégales. Il ne faut pas dire pourquoi elles le sont, surtout ne pas remettre en question la normalisation industrielle des activités agricoles imposée par l’État, au risque de dévoiler trop notre jeu. Il ne faut donc plus que notre lutte fasse apparaître son sens profond pour que la manœuvre ait une chance de réussir. Et, de toute manière, si on reprenait le sens initial de la lutte « contre son monde » qui s’est incarné dans les vies en sécession déployées depuis 10 ans sur la ZAD, personne ne le comprendrait et on aurait plus assez de soutien pour tenir un rapport de force. Il faut donc être pragmatique. Mais ne vous inquiétez pas, on cache notre jeu et on rebondira plus fort…

Limites de la « zone »

Les moins fiers de ces basses manœuvres, mais tout de même convertis au pragmatisme négociateur, ne sont pas en reste pour contrer l’outrecuidance « donneuse de leçons » d’une critique de la stratégie en cours. Il faut donc nous convaincre qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Vous qui êtes plus malins que tout le monde, qu’auriez vous fait de mieux que de négocier ? Et voilà qu’on nous targue de « complaisant défaitisme » qui empêcherait les « radicaux » de se satisfaire d’une petite victoire.

Oui, en effet, la force de l’État ne permettait pas de rêver aux grands soirs. En effet, même si l’histoire de la ZAD depuis 10 ans a suscité la mobilisation de quelques milliers de soutien, cela reste bien trop faible pour affaiblir radicalement les prétentions de l’État à administrer nos vies. Mais il n’y a là rien de neuf. C’est la réalité que nous vivons chacun dans nos fermes de manière isolée et encore plus faible. Rien de neuf dans le fait que nous apprenons chaque jour dans nos fermes à ravaler nos prétentions et à trop souvent nous mettre aux normes à contrecœur après avoir résisté jusqu’à épuisement. En effet, les défaites nous les côtoyons tous les jours, sans complaisance, mais avec une rage rentrée. Et c’est cette rage qui nous anime aujourd’hui pour construire un collectif capable de tenir un rapport de force avec l’État, contre ses normes et pour nous donner une chance de moins nous mettre à genoux.

Et c’est justement parce que nous n’en pouvons plus de nous mettre à genoux, et que nous connaissons si bien les lâchetés du syndicalisme en général et de la gauche paysanne en particulier, qu’il n’est plus question de faire face à l’État pour finir désarmés dans un bureau de négociation. Rien n’a jamais été obtenu en négociant, sinon de fausses victoires toujours là pour préserver les intérêts du capital et satisfaire les syndicalistes prompts à prendre des vessies pour des lanternes pour se faire mousser avec cette efficacité pragmatique.

Cette tartufferie des négociations montre ses effets tous les jours dans les campagnes. On le mesure peut-être plus qu’ailleurs dans le cadre de la lutte contre les pesticides. Récemment encore les antipesticides négociateurs pouvaient se réjouir d’avoir obtenu à l’échelle européenne l’interdiction de quelques néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. Mais cette interdiction est un cache-sexe d’une industrie mortifère qui déverse déjà ses nouvelles molécules pas encore interdites ou qui confectionne les robots désherbeurs de demain qui remplaceront les paysans dans les campagnes.  30 ans de négociations implacables ont permis d’obtenir l’interdiction de près de 100 molécules, alors que dans le même temps la consommation de pesticides augmentaient de 15 000 tonnes par an. Les « petites victoires » font les grandes défaites et il y a toujours des écologistes et des syndicalistes pour s’extasier de leur propre pragmatisme.

Mais que fallait-il faire donc, si tout est toujours perdu d’avance ?

 La suite de la résistance à Notre-Dame-des-Landes aurait toutefois pu prendre une autre tournure si les futurs négociateurs avaient pris le temps de se nourrir de 6 ans de réelles victoires. Avoir repoussé l’emprise étatique durant tout ce temps est déjà une victoire en soi. Il était tout entier là l’esprit de la lutte auquel il fallait donner une suite. Au lieu de quoi les négociateurs ont préféré défendre un simple territoire, une « zone », au prix de se conformer aux normes qui aménagent les « zones ».

Engager le conflit sur le terrain de la légitimité de l’illégalité vécue pendant 6 ans aurait permis de repartir de la condition commune qui est faite aux agriculteurs, d’y trouver des alliances pour déplacer la lutte contre les administrations et de ne pas s’enfermer dans un territoire d’exception qu’il fallait à tout prix défendre.

Il y a de l’indécence de la part des négociateurs à imaginer rester sur « zone » quand ils ont pu s’y installer grâce à la solidarité permanente qui s’y est développée et qu’ils vont pouvoir y rester parce qu’ils ont rompu cette solidarité. Une indécence d’autant plus grande, et dérisoire, que ce qui va s’y gagner, c’est la simple possibilité de s’installer en agriculture sur quelques hectares. Chose qui peut se faire partout en France d’autant plus facilement que les fermes se transmettent par milliers ces temps-ci et qu’il n’y pas besoin de mobiliser des dizaines de milliers de personnes pendant 6 ans pour rendre ces simples transactions financières possibles. Il y a même une agence immobilière – Terres de lien – qui joue très bien ce rôle de favoriser des installations labellisées « transition écologique ».

Mais pour qu’un tel chemin fût emprunté, il aurait fallu que, durant ces 6 ans, le développement des rapports de classes ne vienne pas désamorcer les élans de solidarité. Au point, presque anecdotique, que les « richesses » accumulées majoritairement à l’Ouest sous forme de dons à la lutte durent être régulièrement négociées au prix d’humiliations pour pouvoir passer partiellement à l’Est.

C’est une nouvelle fois avec une rage trop rentrée que l’on constate que sur la ZAD se rejoue en accéléré l’histoire de la gauche paysanne. Une histoire entamée par un syndicalisme de lutte incarné par les paysans travailleurs dans les années 1970 et qui s’est échouée dans les bureaux des ministères sous la bannière Confédération Paysanne. Une histoire qui a permis à l’État de faire de la gauche paysanne l’idiot utile des mutations incessantes des politiques agricoles qui, depuis plus de

20 ans, ont besoin d’apparaître sous le label « transition écologique » pour rendre acceptable l’accélération, tout aussi incessante, de l’industrialisation des campagnes. Une histoire qui a vu en 2017 la Confédération Paysanne abandonner à une lutte solitaire l’un de ses anciens porte-paroles qui dénonçait la supercherie des dispositifs de traçabilité auxquels il refusait de se conformer parce qu’il avait compris qu’ils n’étaient que le cache-sexe de l’industrialisation permanente. Une histoire de rage isolée, soldée par un assassinat d’État le 20 mai 2017 sur un chemin de Saône-et-Loire. L’État ne gère pas la « sécurité sanitaire » seulement en abattant les troupeaux mal conformés, il gère la colère en éliminant ceux qui la portent : HP ou balles de gendarmes, c’est selon…

Et comment nous épargner le dégoût de voir certains zadistes afficher publiquement le puçage de leur brebis quand des dizaines d’éleveurs en France continuent à résister à cette obligation normative ? Elle est belle la ZAD ! Mère et modèle de toutes les luttes depuis des années, à se mettre à genoux sans avoir même fait le geste d’entamer un rapport de force avec les administrations agricoles. On y est quand même content de s’être fait des Copains pour nous ramener à la raison à temps et d’annoncer que s’il doit y avoir reconstruction il faudra désormais le faire en respectant les Plans Locaux d’Urbanisme. Ces mêmes PLU qui interdisent partout aux petits paysans mal conformés de prétendre construire leur habitation sur leur ferme, mais qui heureusement permettent aux porcheries industrielles d’embellir les campagnes.

Dans cette tragi-comédie des fausses victoires, il ne manquait plus aux négociateurs que de faire jouer leur richesse en capital social pour mobiliser le soutien d’une kyrielle d’experts patentés en « transition écologique » issue de la gauche rurale [2]. Les voilà tous en chœur proposant leur service pour crédibiliser les PDE [3 ] des zadistes, en créant un Comité d’Accompagnement et de Conseil auprès de l’État et de ces mêmes zadistes. Il fallait bien, en effet, quelques dizaines de gauchistes salariés de l’État pour finir de mépriser toutes celles et ceux, dont nous sommes, qui n’en peuvent plus de se rendre présentables auprès des administrations agricoles et qui ont longuement éprouvé qu’une résistance ne se menait pas en légitimant l’ennemi.

Nous ne voyons pas aujourd’hui d’autres possibilités pour redonner un sens politique à la ZAD, et ailleurs, que de soutenir celles et ceux qui tentent de reconstruire ce qui a été détruit et d’occuper partout les administrations agricoles. Il n’y a rien à y négocier, simplement les dissuader d’organiser le ménage des champs.

Quelques agriculteurs et agricultrices du collectif contre les normes,

Le 14 mai 2018

[1] Sur ce sujet on conseille vivement la lecture éclairante de deux textes : « Des dynamiques inhérentes aux  mouvements de contestation », ainsi que « Le mouvement est mort, vive la réforme ».

[2] Appel publié sous le nom « Pour un projet coopératif d’avenir qui respecterait le bien commun et la biodiversité et permettrait une désescalade à Notre-Dame-des-Landes », signé par des dizaines d’agronomes, professeurs, agriculteurs, ingénieurs…

[3] Plan de Développement Économique, sésame normatif auquel tous les candidats agriculteurs doivent se conformer pour avoir le droit de l’être

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APPEL A RASSEMBLEMENT 18 MAI DANS LE PUY DE DÔME

NOUS APPELONS À UN RASSEMBLEMENT LE VENDREDI 18 MAI À PARTIR DE 9H30
DEVANT LE LYCÉE AGRI
COLE DE MARMILHAT À LEMPDES,63 (À COTÉ DE CLERMONT-FERRAND).

Jérôme Laronze, éleveur à Trivy en Saône-et-Loire a été tué il y a un an pour s’être opposé à la gestion et à l’élimination administratives et industrielles des paysan.nes. Sa mémoire, son combat, sont plus que jamais nécessaires Continuer la lecture

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À Notre-Dame-des-Landes comme ailleurs…

… seul un territoire en lutte peut s’opposer à la normalisation industrielle agricole

Agriculteurs et agricultrices, membres de comités de soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes contre l’aéroport, depuis 2012, nous nous apprêtons à venir le 10 février au rassemblement à Notre- Dame-des-Landes pour fêter l’abandon du projet d’aéroport et pour continuer à maintenir ensemble le rapport de force nécessaire à la vie de la ZAD face à l’État et son administration.

Deux questions qu’on se pose dans nos fermes

Ces dernières semaines, depuis l’abandon du projet, collectivement nous lisons, regardons, écoutons des informations qui nous arrivent de la ZAD. Un aspect nous a marqué : on lit et entend, venant de différentes composantes du mouvement, que la ZAD va pouvoir devenir une zone de vie et agricole expérimentale selon les uns ou une zone agricole enfin normale selon les autres. Dans les deux cas, nous qui nous battons dans nos fermes pour nous opposer aux réglementations et normes créés par la cogestion agricole – administration/industrie/syndicats visant délibérément à l’élimination de l’activité agricole autonome et donc à notre élimination puisque nos vies y sont profondément liées – nous sommes choqués et nous nous interrogeons.

Pourquoi, dans le premier cas, ceux et celles qui portent les activités agricoles de la ZAD, quelles qu’elles soient (historiques ou plus récentes) et ceux et celles qui vivent à la ZAD ne poursuivent-ils pas, avec le mouvement d’opposition entre autre à l’aéroport, la lutte contre la normalisation industrielle agricole ? Cette lutte s’étend actuellement dans les campagnes. Pourquoi devraient-ils s’en extraire en s’intégrant à une bulle expérimentale, environnementale et sociale prochainement cogérée avec l’administration ? La cogestion que nous connaissons depuis longtemps dans le milieu agricole conduit, et c’est son but, à discréditer et à faire apparaître comme inutile ou dangereux ceux qui luttent. Elle cherche à étouffer les conflits et à affaiblir, entre autre à NDDL, le mouvement social existant qui maintient jusque-là avec succès un rapport de force avec l’État.

Pourquoi dans la deuxième hypothèse retrouver la normalité agricole, que nous connaissons bien pour la subir au quotidien ? Alors même que nous constatons que nos activités sont en train de perdre tout leur sens, tous leurs bras et toutes leurs capacités à nous permettre de vivre quelque part en s’éloignant de l’industrie. Et cela sous l’accélération depuis 20 ans de l’emprise du contrôle normatif et réglementaire agricole. D’autant que nous constatons dans les discussions que nous organisons qu’elle se généralise et a le même effet dans toutes les activités primaires.

Qui peut penser que l’activité agricole de nos jours – habillée des fameux slogans et clichés sur « les terres nourricières », « la beauté du métier », « la qualité des terroirs français », « les petites fermes plutôt que les grosses », « la vente directe règle tous les problèmes », « l’agriculture française bien plus sûre », » les cultures ou élevages vivriers, chacun pour soi, c’est la joie » ou « l’agriculture qui innove et s’adapte aux changements du monde et en sera l’avenir »– serait en soi, un projet politique émancipateur ? Puisque la réalité du rapport réglementaire et industriel imposée à toutes les fermes, des plus grosses aux plus petites, mêmes vivrières, avec ou sans subventions, nous fait ressentir dans nos chairs que ce n’est que de la propagande commerciale ou militante pour rassurer les bénévoles, les consommateurs urbains ignorants ou les ruraux au mode de vie hors sol et améliorer la balance commerciale des Etats et d’une partie des producteurs, gros ou petits, qui acceptent de laisser leurs voisins disparaitre.

Ce que nous refusons de donner aux capitalistes et à l’État

Vous avez, avec l’aide de nos comités de soutien régulièrement présents à la ZAD, réussi à créer un rapport de force qui a permis de maintenir, de créer ou de recréer l’envie de la vie agricole hors des réglementations, des normes, des contrôles pour pouvoir commencer à en vivre en commun quelque part en comprenant cet endroit. Cela a été possible parce que vous n’étiez pas seuls et surtout en lutte.

La vie agricole commune, pour exister tout au long de l’histoire, n’a été possible que par une lutte perpétuelle, c’est une de ses conditions.

Nous vivons actuellement dans les campagnes, dans les fermes, des situations catastrophiques. Harcèlement réglementaire, normatif et judiciaire, contrôles administratifs avec des gendarmes à répétition, saisies de troupeaux, interdictions de vente sur les marchés pour non-respect des normes administratives, sanctions pour refus de contrôle, internements forcés dans le cadre des « protocoles suicide »… Du coup plus de 10 000 fermes disparaissent chaque année laissant derrière elles des ruines, des vies de salariés ou des morts et bien sur des sociétés agricoles qui s’agrandissent en employant des opérateurs. Les suicides se multiplient ces deux dernières années, étouffés par les médias et l’administration. Plus de 1 000 par an (3 fois plus que dans toutes les autres catégories professionnelles). Parce qu’on ne se détache pas, on ne se reconvertit pas, d’une vie agricole. Ce n’est pas un emploi. C’est une vie. Et c’est celle-là que nous refusons de donner aux capitalistes et à l’Etat.

Les États alliés de l’industrie achèvent d’éliminer les dernières résistances, parcelles de vies paysannes, pour achever leur travail de concentration productive capitaliste. Ils s’y prennent, depuis 20 ans grâce aux conseils de l’OMC, de manière habile et efficace. Et cela sous couvert de normes sanitaires et environnementales trompeuses, de réglementations soit disant protectrices des populations et de la planète qui sont le miroir aux alouettes d’une prétendu qualité des aliments. Ce qui permet de passer sous silence l’industrialisation forcée à laquelle elles participent activement. Allez voir le merveilleux modèle allemand d’agriculture écologique où plus un animal ne vit dehors, où s’alignent des kilomètres de bâtiments agricoles gérés par des technologies écolo et où travaillent quelques opérateurs. En France, depuis 60 ans, dans les campagnes, l’élimination de 90 % des agriculteurs a été planifiée et cogérée par l’État/l’industrie/les syndicats.

Ne croyez pas que cette pression administrative et industrielle n’atteint que les systèmes agricoles enchaînés aux banques et aux coopératives. Toutes les fermes la subissent et en meurent ou s’y plient, subvention à la clef ou pas. Des secteurs commerciaux pour petites fermes avec un rapport industriel au vivant se multiplient.

Jérôme Laronze, éleveur en Saône-et-Loire, qui s’opposait à ces réglementations les dénonçait ainsi : « l’hyper-administration n’apporte rien aux agriculteurs sinon de l’humiliation et des brimades. Cela ne rapporte qu’aux marchands et aux intermédiaires. Mon cas est anecdotique, mais il illustre l’ultra réglementation qui conduit à une destruction des paysans. » ; « Les syndicats soutiennent la paysannerie comme la corde soutient le pendu. » Il est mort le 20 mai 2017 sous les balles des gendarmes.

C’est le même combat, la suite indissociable de la lutte contre l’aéroport

L’isolement des fermes et la cogestion syndicats/État du monde agricole ont, depuis 50 ans, étouffé les luttes agricoles opposées à cette élimination des vies qui étaient auparavant hors des filières économiques dans la plupart des campagnes.

À Notre-Dame-des-Landes, vous n’étiez pas isolés jusque-là parce que vous étiez en lutte. Ce qui est la seule possibilité de faire exister des communautés dans notre époque. Vous avez jusque-là refusé la cogestion avec l’État, malgré vos divergences, face à la nécessité d’enrayer leur démocratie industrielle. Vous avez engagé le conflit. Ne le lâchons pas. La nécessité reste la même pour enrayer la normalisation agricole. C’est le même combat, la suite indissociable de la lutte contre l’aéroport.

Ne nous laissez pas, nous, agriculteurs et agricultrices d’autres campagnes, seul-es à continuer cette lutte. Nous avons besoin de vous comme vous de nous pour amplifier le rapport de force. Ce pour quoi on se bat dans nos fermes, vous avez commencé à le gagner à la ZAD. Ne l’abandonnons pas. Ne prenons pas le risque de le perdre, de perdre la vigueur, l’expérience, les pratiques du mouvement existant. Ce serait aussi nous appuyer sur la tête dans nos luttes agricoles plus isolées.

Primes agricoles ou pas, vous serez soumis aux contrôles administratifs qui tentent d’entraîner nos activités vers un rapport industriel ou vers l’interdiction. Dans quelques temps, si ils sentent que la négociation est possible, ils vous demanderont que vos activités soient déclarées ; les animaux enregistrés et munis de leurs papiers d’identité, bouclés et vaccinés et pas mélangés avec d’autres troupeaux ; leurs naissances, déplacements ou mort devront être déclarés dans les 7 jours ; vos cultures seront répertoriées ; vos revenus ou déficits contrôlés ; les semences certifiées ; les haies, arbres isolés ou ruisseaux photographiés et mesurés ; vos étables, fromageries, tueries, conserveries, cuisines, véhicules devront être agréés ; vos fromages, légumes ou viandes analysés, tracés, étiquetés ; vos énervements verbaux, révoltes, signalés, évalués puis internés.

Petit à petit le temps, le regard, les liens aux animaux, aux plantes, aux proches, aux voisins avec lesquels vous vivez tous les jours deviendront, sous la constante pression, doucement et nécessairement comptables, gérés, frustrants et salissant, culpabilisant comme dans beaucoup d’autres aspects de la vie industrielle. Vous découvrirez, ou vous le savez déjà, que vous vouliez ou pas vous plier à toutes ces normes, que la vie agricole est depuis 60 ans parmi les plus administrées, orientées, contrôlées et réprimées qu’il soit. Une vie tout autant contrainte, harcelée et dirigée qu’elle l’est dans les banlieues des grandes villes. Au fond des pâtures et de la forêt, l’État a pris place.

La loi voudra toujours s’imposer, vie expérimentale ou pas

Ne laissons pas l’État et leurs représentants détruire, contrôler ou agréer vos cabanes, maisons, granges, étables, cuisines… les évaluer, les trier entre celles qui sont intégrables ou pas, bénéficiant d’une dérogation, expérimentale ou inacceptable, leur donner des statuts entre propriétés, locations, squats ou permettant une installation agricole, outils pédagogiques pour les stagiaires, touristes, utiles pour les chercheurs mais aussi tenter de définir les zones possibles ou non de leurs implantations (dans une démarche de concertation et de partenariat avec les représentants de la zone afin d’établir un schéma environnementale de protection et de développement durable du territoire évidemment), tenter de normaliser ou de folkloriser leurs architectures, dessiner des micro-frontières, micro statuts entre les habitant-es. L’État n’est pas légitime pour s’imposer comme intermédiaire dans les choix et relations de vie commune, voisinage, habitats ou activités, il en est le plus grand destructeur. Nous vivons trop souvent ces tensions où les conflits sont réglés par les lois et l’argent plutôt qu’entre les personnes concernées pour savoir que ces règlements, normes exacerbent les conflits le plus souvent en créant des morales, rôles, médiations et représentations qui nous empêchent de nous comprendre et de créer société.

Nous sommes la société, l’Etat en est le parasite. En tant qu’agriculteurs et agricultrices nous savons cela qui est marqué dans nos chairs et dans l’histoire de nos familles et de nos proches.

Ce n’est pas le danger d’expulsion mené par les gardes mobiles venus de l’extérieur, face auquel on peut tenter de résister collectivement, qui vous menacera. Mais la pression des voisins qui s’inquiètent pour leur tranquillité, leurs affaires ou leur légitimité vis-à-vis de l’administration. Ce seront eux, parfois anciens compagnons ou compagnes de lutte qui vous menaceront à cause de votre proximité ou de vos choix illégaux. Ce sera moins spectaculaire qu’une tentative d’expulsion. Le petit courrier arrivera poliment à votre nom avec les injonctions de mise aux normes, puis les sanctions tomberont individuellement dans la discrétion administrative. Les possibilités de réactions collectives seront limitées par la peur des autres, désormais pris et dépendant-es des mêmes mailles réglementaires que vous. Ils vous conseilleront d’abord avec attention. Vous proposeront de vous aider à vous mettre aux normes. Puis ils vous isoleront ou vous dénonceront pour ne pas créer de soucis à toute la zone et à la structure juridique qui la gère. Zone expérimentale ou pas, la loi veut s’imposer en force ou insidieusement. Toujours…

Ces situations dont nous recevons les récits ou face auxquelles nous tentons de nous opposer, arrivent tous les jours à des dizaines de fermes qui se croyaient hors d’atteinte ou bien cachées.

Il n’y a que des territoires qui se maintiennent en lutte ou des réseaux qui se soutiennent qui peuvent créer le courage, les moyens matériels et le rapport de force pour s’opposer massivement et durablement à cette élimination de la vie agricole autonome.

Nous nous battons individuellement par endroits, collectivement ailleurs, en réseau partout, en tous les cas là où nous habitons, là où nous avons construit des attachements nécessaires à la vie agricole qui tente de s’écarter du rapport industriel. Nous vous appelons à continuer ou à nous rejoindre dans cette lutte, dans ce rapport de force que nous construisons pour vous commencer à sortir de la normalisation, individuellement ou collectivement ou avant qu’elle vous convainque, vous attire, vous rassure ou vous contraigne… puis vous écrase. Il n’y a rien à gagner dans nos vies, activités et luttes, surtout à court terme à la ZAD, à répondre à leur chantage, qui n’est qu’un leurre. Il n’y a pas de place au bout pour des activités libres. Individuellement nous sommes souvent contraints à ce chantage et aux contorsions, collectivement il y a beaucoup plus à tenter, affirmer et à défendre.

C’est maintenant que le mouvement qui s’est opposé à l’aéroport peut affirmer qu’il portait aussi cette lutte pour des vies agricoles non administrées, non contrôlées, s’éloignant de l’industrie. Si ce mouvement est cohérent et s’il ne se berce pas d’illusions du type agriculture « alternative », « 4.0 », « innovante », « responsable », « raisonnée », « durable », « bio » source de vie… pour le renouvellement industriel (50 % du marché bio appartient déjà aux groupes industriels depuis quelques mois), alors il doit s’emparer de la nécessité de faire vivre des vies et des activités primaires autonomes hors des normes en les revendiquant et en nous organisant pour les rendre inarrachables de la ZAD. Des activités qui nous permettent de vivre en commun et de combattre le capitalisme. Ou bien alors ce mouvement fracturé va-t-il préférer par facilité ou naïveté, se contenter, se plier doucement face à la pacification étatique ou céder aux calculs de ceux et celles qui voudraient s’approprier l’avenir de la zone ou s’attrister de ceux et celles qui se comportent en victimes sans s’être préparés à la confrontation suivante, conduisant cette lutte à avoir engendré une zone expérimentale pour le capitalisme agricole de demain ? S’il faut négocier à un moment cela ne peut être sans un rapport de force préalablement préparé, partagé avec le mouvement large qui a permis de gagner les premières batailles.

Ne pas lâcher ce qui est gagné, accentuer le rapport de force

Nous appelons les comités de soutien à ne pas se laisser endormir par cette victoire, réelle et dont il nous faut nous nourrir, mais qu’on nous brandit sous condition de normalisation expérimentale afin d’étouffer notre lutte en chemin. Celle-ci doit continuer à s’ancrer en accentuant, avec le plus grand nombre, la lutte là où elle a gagné une belle bataille et ne pas immédiatement chercher à négocier la place de certain-es ou à rechercher une autre zone de lutte, au risque majeur de devenir perpétuellement soit administré soit hors-sol.

Nous faisons la proposition aux comités de soutien et à tous et toutes les habitant-es de la ZAD de maintenir le rapport de force avec l’État et les organismes qui préparent l’avenir de la ZAD contre le mouvement en lutte, en manifestant leur colère :

  • devant, dans, autour des Directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (sic) (« DDCSPP ») représentant du ministère de l’Agriculture qui tentent de nous broyer et de normaliser à la ZAD comme dans nos fermes;

  • devant, dans, autour des Mutualités sociale agricole (« MSA ») qui organisent le traitement social de cette normalisation/élimination agricole ;

  • devant, dans, autour des chambres d’agriculture qui sont les courroies de transmission dans les fermes de ces politiques et qui veulent dépecer et se nourrir de la ZAD, cracher sur notre mouvement.

Ils ont tué Jérome Laronze, le 20 mai 2017.

Des agriculteurs et agricultrices du collectif contre les normes.

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TÉMOIGNAGE PAYSANS « M. Rivière est énervé. Il n’a aucune confiance dans les syndicats et se trouve seul face à l’acharnement des administrations. »

C’est arrivé près de chez moi

M. Rivière¹ a l’âge de la retraite. Il a commencé à se pencher sur la question dès 2008 après avoir reçu de la MSA² une reconstitution de carrière. Ce document envoyé aux agriculteurs de 55 ans établit la date à partir de laquelle ils peuvent prendre leur retraite et l’estimation de leur pension. Première surprise, la reconstitution démarrait en 1982. M. Rivière a cotisé à la MSA depuis 1975 et possède encore tous ses relevés de cotisation. Naturellement il prend rendez-vous pour faire corriger cette erreur mais rien n’y fait. La MSA refuse catégoriquement de reconnaître ses 7 années de cotisation. Sa situation entre 1975 et 1982 est inconnue. Continuer la lecture

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La gestion par les normes – Revue Nature et Progrès

La gestion par les normes au service de l’industrialisation de l’agriculture 

NATURE&PROGRÈS | février – mars 2018 | N°116

 

 

Appauvrissement des sols, hécatombe des races rustiques, contamination généralisée par les pesticides, dissémination des OGM, éradication des paysans, l’agriculteur devenu simple intendant d’exploitations robotisées et connectées, un marché mondialisé qui impose des prix toujours plus dérisoires, etc. Les « crises sanitaires » mises en scène par l’État et les médias, à l’image de la grippe aviaire ou du lait maternisé de Lactalis contaminé aux salmonelles, viennent alourdir le tableau au point de faire de l’anxiété alimentaire le moteur principal de l’évolution de l’agriculture. Continuer la lecture

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« Un éleveur en cavale » – Journal de Saône-et-Loire

« Mon tracteur était le seul moyen d’avoir droit à la parole »
Journal de Saône-et-Loire, vendredi 19 mai 2017.

« Toujours recherché par les gendarmes, l’agriculteur de Trivy a contacté le Journal de Saône-et-Loire jeudi matin [18 mai]. Témoignage d’un homme en plein désarroi. »

Cultivé, maniant aisément des références littéraires ou évangéliques, ayant déjà participé à des conférences publiques, Jérôme Laronze apparaît comme un agriculteur atypique. Attachant selon certains. En sérieuses difficultés psychologiques selon d’autres. Continuer la lecture

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L’ÉTAT ÉLIMINE LES AGRICULTEURS

Refusons les normes ! Évitons les balles !

Ils ont tué Laronze

Jérôme Laronze, éleveur en Saône-et-Loire, a été tué le 20 mai 2017 par des gendarmes. Son nom vient s’ajouter à la longue liste des victimes des forces de l’ordre. Sa mort nous rappelle que les violences institutionnelles n’épargnent personne, pas même les agriculteurs. Jérôme était harcelé depuis des années par l’administration agricole : contrôles à répétition, pénalités, menace de saisie du troupeau… Cette répression visait à le « mettre aux normes », Continuer la lecture

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